samedi 15 octobre 2011

Souvenirs de la Baie-James

La route vers le village cri de Chisasibi et mon séjour de 2 jours à la Baie-James du 6 au 11 octobre derniers m'ont inspiré... cette autofiction? ces réflexions? impressions? ces mots en fait que je voulais partager avec vous. Je me suis imaginé dans la peau de ces gens qui s'exilent en ce coin de pays pour travailler ou se construire une nouvelle vie. Sans avoir envie de tenter l'aventure, j'ai beaucoup réfléchi à ce qui les motive à tout laisser derrière, ou presque.

***

La nature m'a fait fort.

Chaviré par le vent, bousculé par le sable, noyé dans l'horizon, je supporte le poids de ma fuite pour me tenir droit comme ces épinettes rongées par le feu qui se gorgent de soleil sous les braises des mélèzes translucides.

Je contemple avec fierté et respect les barrages de pierres, cerbères rigides et effrontés embrassant la mer qu'ils contiennent sans efforts, parfaitement immobiles et sages. Je songe au génie humain qui a érigé cette muraille sans faille et pense que le même homme qui a parqué les Cris dans des villages et a substitué la télévision à leurs traditions est aussi souffle de grandeur et tombeur de roc. Guerrier samouraï au nord du nord.

Je soigne le désarroi et la solitude, le cœur autant que le corps, là où fracture, foulure et entorse se confondent avec les plaies de l'histoire et le choc du diesel et de l'iPhone. Je serai baume débordé, infusion, tendresse, pour les leurs comme pour les miens. Je serai rose et martini, coulant sous tes yeux, vert parfois à ta table, inventif et rêveur, distrait par l'immensité dissimulant parfois le vide, te couvant soudain de toute mon empathie, découvrant plus tard d’un blizzard de pluie ou de neige le spectacle dont je rêve, les flammes ahurissantes des aurores boréales et des tranchées d'étoiles que d'invincibles courants jets dirigent vers la mer mère.

Car il y a elle, où que j'aille. Et il y a toi.

De moins en moins flou, de moins en moins obtus, de plus en plus saule et chocolat, de plus en plus sourires sur mes embâcles, puis soudain glaces qui craquent et s’écartèlent et martèlent en moi le tambour pesant de l'irréversible : inatteignable? Il y a le lichen et le buisson, il y a les courbes et les méandres.

Et il y a toi et toi. Pylône et loup.

Il y a toi dans la chapelle usée et défraichie mais quand même tournée vers dieu ou sa mère, il y a toi dans les vifs et les pastels des bancs de fleurs et des visages de marbre du cimetière mexicain, il y a de ton air de fête dans ce trio de chiens joueurs qui me frôlent affectueusement, il y a de tes quêtes dans ce labrador enfant qui réclame mes mains et de ta force perdue dans cet autre chien boiteux qu'on domine sans vergogne. Il y a mon collier autour de tes pensées et des leurs.

Je suis capteur de rêves à peine énoncés. Je suis ronces et encens, griffes épicées et charnelles, caresse vaporeuse, rage d'assiégé derrière un sourire de crème. Nous sommes guitare et harmonica, mélèzes cendrés et sapins rapiécés, nous sommes survivants du feu qui a nettoyé nos vies comme une pierre ponce. Cailloux échappés dans La Grande, cierges d'aiguilles, quelques lettres un peu plus alignées dans un délire de messages textes.

Tu es la tente dans laquelle j'apprends à chasser et pêcher et frapper et boire les enseignements du ciel.

Je suis don de moi dans un cratère du monde. Je suis un air de folk en terrain de rock. J'ai des yeux de perles et mon corps est une écorce couverte d’images encore mal esquissées. Mon chemin est de larmes et d'asphalte, de mousse et de ruisseaux, de courbes et de mausolées, de kayaks et de dorés. Je suis pêcheur de sel et de houblon et tu es derrière la chaloupe.

Là-bas.

Où l'aube terreuse et froide me tient chaud et où le ciel qui fusionne avec la mer me berce de ses dérives mauves et orangers. Je suis l'Irlande et l'Orient, je suis perchaude et ciment. Je suis une âme d'automne au pays du langoureux désarroi.

Il y a moi, toi, et il y a eux. Vous.

Il y a dans vos yeux des trainées d'exploits, des récits de souffrances et de détresses, mais aussi de comètes faites déesses et d'hommes dieux. Il y a des chasses haletantes et des pêches harassantes derrière l'impassibilité de vos regards, mais aussi la fierté de la survivance aux hivers arides. On y voit sombre, mais loin, loin dans le temps, loin au temps des flammes ensorcelées de légendes, de besaces débordantes d’anecdotes sur les pins et les bosquets, lutins frivoles quittant vos lèvres comme autant de défis lancés à l’intemporel et à l’immortel. Il y a eux piqués, plantés, ensachés, démontés dans cette nature maternante, englobante, vertigineuse. Il y a eux qui réclament mes soins et dont je me nourris. Ils portent ce je ne sais quoi, je cherche ce je ne sais trop : nous sommes là, ensemble.

Mais parfois je pars et je reprends la route.

Aujourd’hui, sur la route de la Baie-James, l'automne est une main d'enfant trempée dans des pots de gouache qui s'étourdit sur une feuille de papier. La route est un long ruban d’asphalte qui appelle l'évasion, les proches que l'on retrouve au sud, la chance de s'approvisionner avec gourmandise et raffinement pour impressionner les amis temporairement délaissés autour des fourneaux. Je sais que la route ainsi délassée sera réconfort au retour, fragment d’horloges de bitume sur lequel déployer doutes et douleurs, dilemmes et espoirs.

Au loin, un avion atterrit je ne sais où. Comme moi. Et dans le filet troué de mes pensées la même question à deux revers. Tantôt « Qu’est-ce que je fuis »?, tantôt « Pourquoi suis-je si bien ici? ».